DU VIDE À LA RÉALITÉ


Rappelez-vous qu’on était dans les années soixante-dix.  Le sacerdoce et la vie religieuse étaient considérés comme des vocations stables, permanentes.  Les gens vénéraient les prêtres et les religieux.  Aucun catholique n’osait imaginer qu’une personne consacrée à la vie religieuse puisse faire marche arrière.  Et si quelqu’un quittait la prêtrise, c’était le grand scandale dans la communauté.  Du reste, ceux qui auraient voulu quitter ne l’osaient pas pour ne pas affronter la honte.

Dans la communauté italienne montréalaise, cette attitude était encore plus ancrée.  Les Italiens de Montréal venaient de régions d’Italie très traditionnelles et fermées.  Je dirais même qu’ils avaient les prêtres et les religieux en très haute vénération, ils les regardaient comme des dieux. Si je prends ma famille, c’était exactement comme ça.  Alors vousImaginez-vous la réaction de la communauté italienne à la nouvelle de mon retour à la vie laïque?   C’était comme si la communauté entière était déshonorée.  Et le choc fut terrible pour mes parents, car non seulement  je leur  faisais honte, mais ils devaient répondre aux questionnements de chacun.  Le pire dans tout cela, c’était que je n’avais pas préparé mes parents, tout simplement pour m’éviter toute pression de leur part.   Que ce soit la communauté, que ce soit mes parents, en me voyant agir pendant mon séjour à Montréal et en constatant le zèle que je portais à la mission du Tchad, tous étaient convaincus que je continuerais à exercer mon ministère dans ce pays.

Finalement, en voyant cette réaction exagérée que je n’avais pas
prévue, j’ai alors décidé de m’effacer en essayant de refaire ma vie dans un  endroit où je n’étais pas connu, en attendant au moins que l’événement tombe dans l’oubli.  J’avais choisi les États-Unis.  Quand je disais, quelques paragraphes plus haut, que ce changement de vie était un saut dans le vide, eh bien, ç’en était tout un!  Le fait de me retrouver dans la vie laïque était pour moi comme « venir au monde ».

Je ne connaissais rien à la vie séculière ou très peu; je ne connaissais rien
au travail; je ne connaissais rien aux divertissements et à la vie sociale.  Je devais apprendre à marcher, à parler, à me tenir en public, à négocier, à me frayer un chemin.  Je me souviens combien j’étais gauche dans tout ce que je faisais les premiers temps.  Avant, j’avais un habit qui me protégeait, une image qui m’ouvrait les portes, et cela me donnait non seulement une certaine assurance, mais du prestige.   Ce n’était plus le cas maintenant, je devais faire ma place dans la vie civile.   Je me souviendrai toujours de mes premières recherches d’emploi… Comme j’étais maladroit!  Je me sentais toujours obligé de faire savoir que j’étais un ancien religieux, comme si je voulais que ce soit pris en considération; or je compris vite que cela pouvait même me nuire.  Je me souviendrai toujours de la difficulté que j’avais à accepter les ordres quand j’ai reçu mon premier emploi; c’était normal que je réagisse comme cela, car j’en avais toujours donné moi-même, dans ma charge pastorale.  J’avoue que la période (deux ans au moins) qui a suivi mon retour dans le monde, fut une période d’ adaptation très dure. 

Quand je
pense, par exemple, aux difficultés que j’ai rencontrées pour me loger, pour m’habiller, pour me nourrir, je me demande comment j’ai fait pour tenir le coup et ne pas me décourager.  J’aurais pu même regretter, pendant ces moments difficiles, d’avoir quitté la communauté et pourtant cela n’a jamais effleuré mon esprit.   Je n’ai jamais perdu espoir et  j’ai continué à me démener pour trouver un emploi convenable, qui puisse suffire à mes besoins et m’épanouir.