VERS UNE AUTRE PLANETE

 
PRÉPARATION À LA VIE MONASTIQUE.

Me voilà rendu à seize ans.  Je commençais è regarder les demoiselles et je ruminais parfois mes préférences à ce sujet, les amourettes des années précédentes n’ayant  été que des jeux répétés sans conséquences sentimentales sérieuses.  Mon avenir s’annonçait sans aucune perspective.  Mes études avaient été malmenées à cause de la guerre et de ma santé fragile et je n’avais appris aucun métier. 

Mais vous vous souvenez?  Pendant toutes ces années, j’avais été collé aux églises, aux curés, aux religieux et j’étais de tous les événements paroissiaux.  Vous vous souvenez aussi que ma mère ne manquait pas une occasion de proclamer à tous ceux qui voulaient l’entendre que « Nicolino » voulait devenir prêtre ou moine.  Chaque fois qu’elle parlait à un Franciscain du village ou à un autre moine de passage, elle faisait la promotion de ma
vocation religieuse.

En 1946, six mois avant le retour de mon père, elle me présenta à un père Capucin (Padre Paolino da Casacalenda) venu prêcher le carême.  Elle lui fit valoir ma vocation religieuse et réussit à le convaincre de m’admettre dans leur collège « serafico » à même leurs frais.   Ma mère, très fière et heureuse, même si son coeur maternel cachait la souffrance de cette séparation, prépara mon modeste trousseau et deux semaines à peine après le retour de
mon père, à trois, nous nous dirigeâmes vers le lieu qui devait être ma « nouvelle planète ».
   

La séparation d’avec mes parents, ma soeur, ma vie d’adolescent fut très déchirante pour moi.  Je me souviens que, pendant les premières semaines au collège, je fus inconsolable
et je vécus ces durs moments dans une grande solitude, replié en moi-même, sans le support de personne.  Je n’avais jamais pu imaginer ce qui m’attendait sur  cette nouvelle planète.  L’ordre des Capucins était d’une extrême rigidité.  Il imposait à ses membres une règle monastique et des règlements d’un grand ascétisme, dont la tradition remontait à plusieurs siècles.  Non seulement les moines devaient-ils vivre dans une grande fidélité aux voeux de pauvreté, d’obéissance et de chasteté, mais ils devaient se soumettre à une discipline
quotidienne très stricte dans le but d’amener le corps et l’esprit à une pratique très élevée de la vie évangélique. 

Pour atteindre ce très haut idéal, on préparait  soigneusement les nouveaux aspirants.  Avant même d’avoir endossé l’habit religieux et d’avoir fait les voeux solennels pour la vie, on demandait aux jeunes aspirants de s’entraîner à ce style de vie élevé.  Les dirigeants qui avaient l’expérience de la vie mystique et  de la pratique de l’austérité croyaient fermement que l’exemple et la pratique imposés aux jeunes aspirants, seraient les moyens les plus efficaces de les transformer en de véritables moines.  Le conditionnement touchait tous les aspects de la personnalité, l’aspect mental, affectif, physique.  Aucune facette n’était négligée.  Il n’était, par exemple, pas question que nous communiquions avec nos familles; pas question non plus de les voir pendant le temps des vacances; pas question que l’on fréquente les autres jeunes qui vivaient à l’extérieur; pas question surtout de regarder les personnes de l’autre sexe et pour cela tout était mis en ouvre pour éviter l’occasion de croiser le  regard d’une femme.

Même les activités sportives entre nous étaient défendues. Par-dessus tout, la coupure était totale avec le monde extérieur, que ce soit par la radio, les journaux, la musique.  Le seul loisir permis se retrouvait pendant les périodes de récréation, trois demi-heures par jour,
pendant lesquelles nous nous promenions dans les allées du jardin du couvent. On nous permettait une promenade hebdomadaire de groupe, en général sur des chemins de campagne.  Toutes les occasions étaient bonnes pour nous faire porter un habit religieux, du même style que celui des moines de la communauté, que ce soit pour la messe dominicale,
ou pour participer à une procession, lors des fêtes patronale des villages environnants.  Le lavage de cerveaux était total pour ne pas perdre une seule vocation.  L’horaire lui-même était spartiate.

Quand la cloche du réveil sonnait ( cinq heures a. m.), elle sonnait pour les moines comme pour les aspirants.  Une demi-heure plus tard, nous étions dans le choeur des religieux pour assister aux offices.  Pendant que les moines chantaient les psaumes, nous écoutions
tout simplement.  Suivait la demi-heure de méditation.  C’était aussi un exercice mental pour nous apprendre à méditer, à nous remettre en question, à nous transformer dans nos
comportements.  Tous les sujets y passaient, habituellement inspirés de l’Ancien et  du Nouveau Testament, de la vie de saint François, des saints Capucins ou d’autres.  Qu’il était difficile pour moi de méditer sur tous ces sujets  et surtout de les mettre en relation avec mon être profond pour y voir clair; j’étais bien trop jeune et peu habitué à l’introspection!
Et puis quelle lutte continuelle contre le sommeil ! Le plancher en bois dur sur lequel j’étais agenouillé me ramenait  souvent au sujet de la méditation.  Les matinées, après un déjeuner frugal, étaient  consacrées aux cours, tandis que les après-midis étaient consacrés à l’étude ou à des activités parascolaires ou tout simplement aux modestes tâches ménagères.  J’avoue que ce régime fut bénéfique pour moi du point de vue intellectuel.

Moi qui avais eu tant de difficultés dans mes études au primaire et pendant ma première année au secondaire, avec ce régime spartiate, favorisant énormément la concentration, je réussis beaucoup mieux les quatre autres années du secondaire. Malgré cette vie de spartiate, très dure pour un jeune adulte, aujourd’hui me reviennent des souvenirs agréables.   Je repense, par exemple, à ces vieux monastères qui remontaient au XVIe ou XVIIe siècle ( San Severo, San Marco Lacatola ) , au sommet ou sur les pentes d’une colline, entourés de boisés, avec de magnifiques cloîtres intérieurs, des petites églises décorées de  fresques anciennes ou des jardins regorgeant de végétaux et d’arbres fruitiers.  Je me dis que sous cet aspect,  j’ai été privilégié.  En plus,  j’étais loin des pénibles conditions dans lesquelles se retrouvaient les gens pendant cette période de l’après-guerre.
Oui, à l’extérieur c’était la misère noire : les emplois étaient très rares et les gens étaient sous alimentés; de sorte que beaucoup commençaient à partir vers de nouvelles terres,
comme les Amériques et l’Australie.  

Ma pauvre famille se retrouvait dans les mêmes conditions.  Cela faisait maintenant quatre ans que je vivais dans cette vie prémonastique, loin de tous soucis, ignorant totalement ce que se passait dans ma famille.  Quand, un matin du mois de novembre 1949, je fus appelé par mes supérieurs qui m’annoncèrent la visite de ma famille.  Ils venaient me saluer avant leur départ pour le Canada.  Je me souviens que la nouvelle me laissa impassible, aussi vrai que je ne questionnai presque pas mes parents et ma soeur.  Tout ce que j’ai retenu de ces vingt-quatre heures passées ensemble, c’est que je me suis senti très timide avec eux, que je leur ai parlé un peu de mon quotidien en faisant valoir combien j’étais gâté et que je ne manquais de rien.  Je me souviens aussi qu’ils me cachèrent toutes les misères qu’ils avaient vécues.

Ils s’abstinrent de me donner les détails de tous les pénibles renoncements qu’ils avaient affrontés pour obtenir les visas ainsi que l’argent  pour pouvoir partir.  Ils cachèrent surtout
leurs émotions.  Ma mère et ma soeur qui avaient toujours, par le passé, manifesté librement leurs émotions, cette fois-ci marchèrent littéralement sur leur coeur pour m’éviter toute
souffrance.  Il en fut ainsi également au moment des adieux, trente- six heures plus tard : nous nous serrâmes dans les bras les uns des autres, sans que ni moi et ni eux ne versions une larme.  

Ils partaient pour une grande aventure, remplie d’incertitudes, tandis  que moi de mon  côté, à la veille de mes vingt ans, j ’approchais de  la veille d’une autre étape de ma vie qui  devait m’engager dans la vie religieuse.