MES SOUVENIRS LOINTAINS

Je suis venu au monde à la saison des vendanges, le 31 octobre 1930, presque quelques minutes avant que l’horloge du clocher de la «chies ‘a monte» (l’église du sommet) annonce minuit.  Mes parents habitaient une toute petite chambre là où le village est en pente et
se glisse vers le bourg médiéval.  Selon la coutume du temps, c’est une sage-femme (a levetrice) qui m’a mis au monde.  Ma grand-mère, dans le souci de sauver mon âme, m’amena, dans les quarante huit heures, enveloppé d’une bonne couverture, aux fonts baptismaux de l’église Sainte-Marie-Majeure.  Et on a choisi pour moi le nom de Nicolino
(Nicola), en souvenir du frère de ma mère, mort pendant la première guerre mondiale.  Je remplaçais aussi le vide ressenti par mes parents, suite à la perte de leur premier enfant, Pardo, décédé à l’âge de trois ans.

Quelques mois après, je faillis éprouver moi aussi le coeur de mes parents. La méningite
me donna rendez-vous et me frappa violemment.  Comment je fus sauvé, mes parents ne le surent jamais!  Pour eux, ce fut un miracle.  Toutefois, la maladie laissa des séquelles,
puisque je fus marqué du strabisme, mon signe indélébile de reconnaissance . Fidèles à eux-mêmes, mes parents et ma famille m’entourèrent d’une affection sans borne, pour moi-même d’abord, ensuite par ce que je remplaçais, et de surcroît parce que j’étais miraculé.  Ma fragilité m’exposa à d’autres maladies, et un jour le médecin de famille  recommanda à mes parents de  s’installer en dehors du village.  Je me  souviens - je devais avoir trois ou quatre ans déjà- de cette dernière maison à l’extrémité ouest du village, qui donnait sur la pleine campagne et devant laquelle passaient matin et soir les paysans
accompagnés de leur animaux . Ce fut aussi le temps de mon premier contact bénéfique avec la nature.

Je n’avais pas encore l’âge de raison que je manifestais déjà le goût de la découverte, le goût du risque.  Je m’intéressais à tout ce qui bougeait autour de moi.   Je me faisais un plaisir de suivre mes parents partout, aux champs, au bord des fontaines et des rivières (endroits où ma mère lavait le linge de la maison), au bois où ils allaient ramasser le bois de chauffage, dans la parenté, chez les amis, à l’église,
partout.  Et partout je prenais volontiers plaisir non seulement aux attentions des adultes, mais je m’intégrais à eux et je me sentais vite chez moi.

Mais une activité, dès le jeune âge,prit une place majeure dans ma vie d’enfant - et plus tard d’adolescent- : celle de la fréquentation quotidienne de l’église et de toutes les activités religieuses.  Ma mère se levait au son de la cloche de l’église (5 heures) et - si elle n’était pas
embauchée pour travailler aux champs ou pour le lavage du linge dans les familles me réveillait à mon tour et m’amenait avec elle à la messe. 
Je n’avais que six ou sept ans quand
elle me présenta au curé de l’église de N.-D. du Mont-Carmel et lui demanda de me prendre comme enfant de choeur (chierichetto).  Après cette initiation, la messe pour moi devint ma première activité quotidienne; au lever, au son de la cloche, je partais comme une flèche vers l’église.  Je suis resté fidèle à ce service jusqu’à l’âge de quinze, seize ans. N’ayant pas assez d’une église, j’allais servir les autres curés, celui de l’Addolorata et celui de Santa Maria Maggiore.  C’est curieux, maintenant que j’y pense, je ne faisais que courir d’une église à l’autre.  En grandissant,  les curés exploitèrent mon zèle et m’employèrent à d’autres tâches.  Vers mes dix ans,  le curé du Mont-Carmel me demanda de chanter parfois  aux mariages, aux services funèbres, à la grand-messe du dimanche.  Le curé de l’Addolorata fit de même, me réclama pour les mois de Marie,pour les services funèbres, pour sonner les cloches (quel plaisir pour moi de monter par l’entre-toit de l’église, atteindre le clocher et faire balancer les cloches !!!)  Et le curé de Santa Maria Maggiore, à son tour, requit mes services non seulement comme chierichetto, (enfant de choeur) mais pour d’autres tâches autour de l’autel.

Un jour - je devais avoir douze ou treize ans - il perdit son organiste.  Après la messe, un matin, il me dit tout bonnement: « Tu vois, je n’ai plus d’organiste et j’ai un enterrement à 11 heures.  Penses-tu que tu serais capable de jouer et chanter pour le service ?»   Il faut croire qu’il n’y avait rien à mon épreuve, ou que j’étais inconscient, ou que je voulais me valoriser, ou tout cela à la fois !  Le fait est que ce jour-là, j’ai accepté de jouer et chanter au service.  Je m’en tirai pauvrement, mais je m’en tirai!  À partir de ce moment-là, je devins organiste attitré pour tout ce qui se passait à Santa Maria Maggiore.
Deux ans après, le même curé me demanda de prendre la place de son sacristain qui avait démissionné.  Mais toutefois, cette fois-ci, il demanda le consentement de ma mère, les tâches étant nombreuses ; il lui dit aussi que son support et son aide seraient indispensables.  Ma bonne mère ne refusa pas, car on était pendant la guerre et un petit revenu nous soulagerait.  Il y eut donc entente et c’est ainsi que de treize à seize ans, je fus sacristain en titre. 

Mes journées furent très remplies: il fallait que j’aille sonner les cloches au moins trois fois par jour, matin , midi et soir. Il fallait préparer l’autel, les vêtements sacerdotaux, nettoyer l’église, lustrer les vases sacrés, préparer les lieux pour les différentes cérémonies religieuses, accompagner le curé pour les sacrements aux malades dans les familles, pour la bénédiction des maisons et des nouvelles récoltes, préparer la crèche, préparer les adorations du Saint Sacrement, préparer les nombreuses fêtes de l’été, comme Sant’Onofrio, Sant’Antonio, Madonna del Carmine, Nostra Signora della Difesa, escorter le curé le jour des morts au cimetière pour prier, à la demande des vivants, des heures durant, sur les tombes des morts.  Ce premier emploi de jeune adolescent nous sauva de la famine.. Le salaire se résumait à quelques milliers de lires par mois (10 dollars à peu près). 

Mais il existait une vieille tradition dans le village qui permettait au sacristain de passer , une fois par année, de maison en maison et recueillir des aliments non périssables en récompense des services rendus à la paroisse.  Les gens étaient généreux envers le petit enthousiaste et dévoué que j’étais.  Grâce au support de ma mère, je me tirais bien
d’affaire.  De plus, cette période me donna une grande confiance en moi-même, me permit de frayer, avant l’heure, avec le monde des adultes, de développer mon esprit d’initiative et
surtout de me sentir valorisé au plus haut point .  Je me souviens surtout d’une belle
expérience de cette époque.  À deux reprises, les comités qui préparaient les fêtes religieuses de l’été me demandèrent de me joindre à eux.  C’était beaucoup de travail :
solliciter le public, planifier la partie religieuse avec le curé,
organiser la venue d’un orchestre de l’extérieur, les feux d’artifices, les amusements publics et autres choses.
Mais comme j’étais fier de vivre une telle expérience !  J’en suis d’ailleurs encore fier aujourd’hui!