DE ROME À MUNSTER

UNE PARENTHÈSE : DE ROME À MUNSTER !


Munster, la connaissez–vous?   Je ne crois pas;  eh bien, moi non plus je ne savais rien de cette ville allemande presque à la frontière de la Hollande.  Qui aurait pensé que j’y passerais les vacances d’été de 1959 ?  En voilà l’explication : mes études en histoire demandaient
sinon la recherche  au moins l’approfondissement de mes connaissances;
de là l’importance de me familiariser avec la langue allemande.  Je n’ai eu qu’à demander et j’ai reçu!  Au début de juillet 1959,  je me suis mis en route vers Munster. 

Premier arrêt : Assise.  Cette petite ville de l’Ombrie exerçait un magnétisme sur moi.  Ce n’était pas la première fois que je m’y arrêtais.  C’est l’une des plus jolies villes de cette région, avec Perugia, Spoleto, Gubbio.  Son cadre naturel me fascinait.  Déjà, en descendant du train, mon oeil était attiré par cette montagne rose qui lui fournit la matière première de ses constructions et qui a la particularité d’illuminer ses murailles de mille feux à chaque coucher de soleil.  La brève distance entre la gare et la ville, entre la plaine et la montagne devrais-je dire, ravivait toutes mes émotions, puisque « Il Poverello »( Le Petit Pauvre) en avait fait le lieu ( La Porziuncola : à l’intérieur de Notre Dame des Anges) de rerutement de ses premiers disciples et de sa mission évangélique.

C’est lui, saint François, qui a rendu célèbre cette ville, puisque malgré lui, il en a fait le centre spirituel du renouvellement de la chrétienté au Moyen Âge, avant même le Concile de Trente.    Il y a une atmosphère de recueillement presque monastique dans cette ville à nulle autre comparable.  Et puis, les pierres qui sont là depuis des millénaires parlent de l’Antiquité et de la vie du Saint. Tenez, rendez-vous à la grande place et vous faites face au Tempio di Minerva d’un côté, à la Pinacoteca Comunale de l’autre, avec une magnifique collection de peintures ombriennes.  Prenez le Corso Mazzini et vous rencontrez à quelques centaines de mètres la Basilica Santa Chiara, une austère église gothique où est ensevelie Santa Chiara.  Un kilomètre plus loin, vous verrez le monastère de San Damiano, l’un des premiers monastères franciscains, niché parmi des oliviers centenaires.  Et puis, si vous voulez vous régaler encore de l’art du Moyen Âge, visitez le Duomo de San Rufino (XIIe siècle) ou encore la Rocca Maggiore, forteresse reconstruite en 1367.  Mais le monument
d’Assise reste La Basilica de San Francesco.   Sa construction commença  seulement deux ans après la mort du saint ; toutefois, la célébrité de ce dernier était tellement grande que les artistes du XIIIe siècle sont venus pour y laisser  leurs chefs-d’oeuvre.  C’est ainsi que nous reconnaissons là (dans la crypte comme dans  l’église gothique supérieure,1230-1253) Cimabue, Simone Martini, Lorenzetti et le grand maître de l’époque Giotto, dans la Vie de Saint François.

Deuxième arrêt : Florence.  Le train  me révéla  toute l’harmonie des paysages ruraux et la richesse artistique et historique de cette région.  Hameaux et fermes isolés parsèment les vignobles et les oliveraies des collines toscanes, où châteaux et villes fortifiées portent le témoignage des guerres entre communes voisines qui déchirèrent l’Italie pendant le Moyen Âge.   Mais ils gardent aussi les souvenirs de cette époque qui marqua la Renaissance Italienne, phare de l ’ Europe toute entière. Je suis entré dans la ville l’après-midi par les collines entourant Fiesole resplendissant  à mes pieds.

Je n’ai pu m’empêcher alors de laisser défiler son histoire devant mes yeux : je revis les Romains ( ’59 av. J.C.) bâtissant le premier campement; je revis les Lombards qui la conquirent au VIe siècle; j’ai repensé aux troubles innombrables qu’elle dut subir pendant tout le Moyen Âge pour acquérir son indépendance.  Mais je me suis surtout souvenu de sa période faste qui fit d’elle, à partir du XIIIe siècle, une grande ville de finances et de commerce.  J’ai repensé à tous ces patriciens, en particulier les Medicis, qui firent d’elle, pendant trois siècles, le centre de la culture européenne, le lieu de rencontre de peintres, de sculpteurs, d’architectes, bâtisseurs des monuments qu’elle nous offre aujourd’hui.  Dès le lendemain matin, j’étais près du dôme de Santa Maria del Fiore.  Et de la Piazza San Giovanni et puis de la Piazza del Duomo je me suis mis à contempler les oeuvres sublimes qui s’offraient à mes yeux : il Duomo Santa Maria del Fiore, le Battistero, le Campanile, et la Coupole de Brunelleschi.  Quelle merveille architecturale!  Quel choix judicieux de marbres décoratifs!  J’ai ensuite terminé ma matinée devant les portes du baptistère que Michel-Ange appela « Les portes du Paradis ».  C’est un livre biblique en soi, dont la finesse sculpturale touche à la perfection. L’après-midi,  je l’ai consacré à la Piazza della Signoria, coeur de la vie sociale et politique de Florence, puisque c’est là où se tenait le « parlamento » (réunion du peuple), mais aussi les exécutions capitales.  En tournant le regard, on contemple le Palazzo Vechio, puis le David de Michel Ange (1501), la fontaine de Nettuno d’Ammanati (1575), le Persée de Cellini (1554). 

Comme le temps passe trop vite à Florence! ( Il faut y retourner encore et encore!)  Alors,  je me suis contenté de terminer ma journée à Santa Croce, pour consacrer le lendemain au Palazzo degli Uffizi.  Santa Croce est un bijou de l’art gothique (1294). Il faut la visiter pour cette raison, mais surtout parce qu’elle abrite les tombeaux de maints Florentins célèbres tels que Michel-Ange, Galilée, Macchiavelli.  Et puis, des grands (Giotto et son disciple Taddeo Gaddi), y peignirent, au début du XIVe siècle, les fresques radieuses qui décorent plusieurs chapelles, sans oublier la Cappella dei Pazzi créée par  Brunelleschi, un joyau de l’architecture de la Renaissance. 

Le lendemain matin, comme prévu, je me suis rendu à la Galleria degli Uffizi. Créée en 1581 par le grand François 1er à partir de ses collections personnelles, la Galerie des Offices offre l’occasion d’admirer les plus belles pièces au monde de peinture de la Renaissance italienne.  Au cours des siècles, les plus grands maîtres de toute l’Europe ont travaillé pour les Medicis qui n’ont cessé d’enrichir la collection jusqu’en 1737, quand Anne-Marie Louise, dernière de la dynastie, la légua au peuple de Florence. Le Bacchus adolescent de Caravage  (1589), l’Annonciation de Simone Martini (1333), la Vierge à l ’Enfant de Giotto (1310), la Vénus du Titien (1538), la Naissance de Vénus (ma préférée) de Botticelli (1485), le Printemps de Botticelli (1480), l ’Annonciation de Leonardo da Vinci (1472), sont tous dans ce sanctuaire magnifique de la Galleria degli Uffizi.

Troisième arrêt : Milano.  Chose curieuse, cette ville n ’a jamais suscité d’enthousiasme chez moi, tout simplement parce que je l’ai toujours considérée comme une ville mercantile et que le mercantilisme n’a jamais été mon fort.  Mais je me dois d’être plus objectif  et
reconnaître qu’elle mérite d’être visitée.  Reconnue comme le centre italien de la mode, de la finance, de l’industrie, Milan est une ville plus élégante que réellement belle.  Elle doit son nom, Mediolanum ( pays du milieu) aux Celtes qui la fondèrent au Ve siècle av. J.-C.  Conquise par les Romains en 22 av. J.-C. elle n’a jamais cessé depuis de jouer un rôle
commercial de premier plan et de susciter les convoitises tantôt de la France, tantôt de l ’Empire Germanique, tantôt de l’Espagne.  La ville a grandi en cercles concentriques autour du Duomo et de l’ancien centre médiéval où se trouvent les monuments  les plus significatifs.

Pour ma visite,  je m’en suis tenu au Castello Sforza, (XVe s.) un magnifique palais Renaissance qui abrite une magnifique sculpture de Michel-Ange (La Pietà Rondanini), à l’église Sant ’Ambrogio (IV e s.), de style roman, et à Santa Maria delle Grazie du maître Bramante, dont une salle du couvent dominicain renferme la fresque de la Cena de
Leonardo da Vinci.  
J’ai préféré consacrer le meilleur de mon temps au Duomo.
Cette gigantesque cathédrale gothique, ( 157m par 92m)  dont la construction commença en 1386, ne fut terminée que cinq siècles plus tard sur ordre de Napoléon (!)  Son style gothique  (comme celui du dôme de Siena du reste) est loin de ressembler à celui des cathédrales de France.  Je l’ai vite constaté par l’abondance des éléments de son décor.  Je suis monté par l’interminable escalier conduisant au toit et je me suis retrouvé devant une forêt de marbre, 135 flèches et plus de 2000 statues qui s’élèvent vers le ciel.  Fascinant, carrément fascinant !

Quatrième étape : sur les eaux du Rhin.  Vers la fin de la journée,  j’ai repris le train  qui devait m’amener en sol allemand.  J’aurais pu continuer en train jusqu’à Munster, mais puisque la chose était possible, j’ai utilisé le billet ferroviaire pour embarquer sur un
bateau qui remontait le Rhin, la journée durant,  jusqu’à Cologne.  Je n’ai plus souvenir de la petite ville où j’ai commencé mon voyage fluvial, mais je crois que c’était à la frontière entre la Suisse et le sud de l’Allemagne.  Après des journées passées dans les musées et les temples italiens, je commençai ce matin-là un parcours au contact de la nature.  Toute la journée ont défilé devant moi les douces collines rhénanes, les vignobles  déjà chargés de raisins, les villages regroupés autour d’églises aux flèches élancées, les châteaux médiévaux entourés de nombreuses tourelles, pendant que les valses de Strauss remplissaient l’air chargé de parfums.  Quelle journée de relaxation!  Et comment pourrais-je l’oublier?

En fin de journée,  j’eus à peine le temps  de visiter la cathédrale de Cologne encore profondément blessée par les bombardements de la dernière guerre et de me rendre compte que le gothique allemand avait lui aussi sa personnalité.  Je devais maintenant reprendre le train qui me conduirait deux heures plus tard à destination, à Munster. Trois mois, ce n’est pas grand-chose pour apprendre l’allemand; mais comme Munster n’avait rien pour me distraire, j’ai réussi au moins à pouvoir m’exprimer pour les choses courantes et à
comprendre assez bien les tests reliés à mes études. La pratique devait  faire le reste.  Maintenant que j’ai oublié la langue allemande, il me reste un souvenir, celui de la bière, des saucisses, de la choucroute, du yaourt et de la bonne humeur des Allemands une bonne humeur toute nordique que l’on comprend seulement quand on réussit à parler leur langue.