PERDU DANS NAPLES

1939 :  Perdu dans Naples.
Comme vous savez, la méningite qui avait menacé ma vie quelques mois après ma naissance eut des conséquences sur ma vie d’enfant. Ces conséquences furent évidentes dès mon insertion dans la vie scolaire.  À l’école, je n‘osais déclarer à mes maîtres que j’avais peine à lire au tableau.  Finalement, devant mes difficultés d’apprentissage,  ils convoquèrent ma mère et il lui conseillèrent de me faire voir par un spécialiste.  Ma mère m’amena une  première fois chez un vieil oculiste de Carlandino, un petit village non loin du mien. Ce spécialiste ne pouvant m’aider, Maman me conduisit à plusieurs reprise à Campobasso.  Pour moi, ces déplacements étaient des plaisirs, puisqu’ils me permettaient de voyager en train, ce que j’aimais énormément.  Et puis,  je vous avoue que je ne comprenais pas du tout le sérieux de la situation, puisque je tirais une très grande satisfaction de l’attention qui m’était portée.

Le spécialiste de Campobasso, le Docteur Di Toto, fit faire beaucoup de progrès à mes yeux, car non seulement il me facilita la lecture, mais il essaya de corriger aussi mon strabisme.
Mais après deux ou trois ans de consultations répétées, il conseilla à ma mère de m’amener chez un grand spécialiste de Naples.  Tout cela inquiétait énormément ma pauvre mère.  Mon strabisme l’impressionnait beaucoup et elle en parlait à tout le monde.  Elle en fit des sacrifices pour faire face à tous ces déplacements et payer les spécialistes!  Finalement, un jour, elle m’annonça que nous partirions pour Naples.  Elle s’arrangea pour trouver des amis
pour nous loger, de sorte qu’elle n’aurait à défrayer que le prix du transport et de la visite médicale.  Le voyage de quatre ou cinq heures me parut extrêmement long. 

Je me souviens que la visite médicale redonna beaucoup d’espoir à ma mère.  Mais le lendemain, dimanche, je devais mettre terriblement à l’épreuve son amour maternel.  Vers les neuf heures du matin, nous nous sommes dirigés vers une église (son immensité m’avait impressionné...) pour assister à la messe dominicale.  À la fin de la messe, j’aurais dû rester collé à ma mère et sortir avec elle par la porte principale.  Or je décidai de sortir par une
porte latérale, convaincu que je la précéderais devant la porte principale.  Or je ne fus jamais capable de la rejoindre à cet endroit et je me mis à marcher dans les rues, décidé de la précéder à son arrivée à la maison de nos hôtes.  En fait,  j’étais tout simplement perdu.  Je marchais sur le trottoir, je traversais les rues au milieu de la foule, des autobus, imperturbable.
Cela faisait plus d’une demi-heure que je me dirigeais vers la maison de nos hôtes, mais sans jamais y parvenir.  Paniquée, ma mère me chercha partout autour de l’église, mais devant
l’évidence que j’avais décampé de l’endroit, elle dut faire appel à un détective qui, muni de mon signalement, se mit à ma recherche.  Une heure plus tard, un monsieur s’approcha de moi et, fier de m’avoir identifié, me ramena dans les bras de ma mère.

À ce moment-là je ne compris rien des dangers d’une telle escapade, mais plus tard j’ai pris conscience de la frayeur que j’avais causée à ma pauvre mère.