PAS FACILE DE S'ÉLOIGNER

1941 :  Pas facile de s’éloigner de chez soi.

 

Je venais de toucher mes onze ans.  Mon père était parti depuis un an, volontaire, pour se battre contre les Anglais en Afrique.  Ma mère était, encore une fois, toute seule à devoir s’occuper de nous.  Mon état de santé, depuis les dernières années, laissait à désirer.

De plus, j’avais des difficultés à réussir mes études.  Tout cela (j’en ai pris conscience plus tard) avait comme cause principale la sous-alimentation.  Mais rien ne décourageait ma mère qui non seulement essayait à tout prix de me garder en santé, mais pensait à assurer mon avenir. 
Vers la fin de l’année 1940, elle eut l’idée de m’envoyer voir le préfet de Campobasso pour lui demander la faveur de m’admettre dans son collège fondé pour les orphelins de guerre, à même les fonds gouvernementaux.  Elle m’instruisit sur la manière selon laquelle je devais me présenter et sur ce que j’avais à dire pour réussir à convaincre ce préfet.  Un matin, elle me conduisit à la gare, me fit ses dernières recommandations, m’embrassa et m’envoya à Campobasso, lieu où se trouvait la préfecture.  Une heure après, sûr de moi-même, j’étais à la porte du palais

gouvernemental.  Je gravissais les marches en ruminant ce que j’aurais à dire.  Les huissiers de service, par quel miracle je ne saurais le dire, ne firent aucune objection à ma requête et ils m’introduisirent dans le bureau du préfet.  Je portais le costume de « balilla » et, fier de cet atout, je le saluai du salut du « fascio ».  Je crois qu’il fut touché par ma tenue, mon attitude et mes dires, puisqu’il me fit asseoir et très gentiment me posa quelques questions.  En moins de dix minutes, je sortais avec la réponse que j’étais admis au collège des « orfani di guerra » (orphelins de guerre).

Quelques mois après,  je quittais ma famille, une petite valise sous le bras, pour commencer une vie de collégien où je connus ma première épreuve sentimentale.  Je me suis facilement adapté à la vie collégiale.  Le matin, je partais avec mes camarades suivre des cours qui se donnaient à l’extérieur du collège.  L’après-midi,  je m’adonnais à l’étude, aux exercices

sportifs ou à l’entraînement militaire qui devait faire de nous la meilleure relève du « fascio ».  J’étais fier !  Mais quelques semaines plus tard commencèrent les alertes nocturnes.  Presque toutes les nuits,  nous devions descendre dans les sous-sols pour nous protéger des bombes des avions ennemis.

Les mois passèrent dans cette atmosphère d’insécurité puis, petit à petit, je fus envahi par un immense ennui;  ma mère et famille me manquaient !  Je n’en parlai à personne.  Un jour je partirais et prendrais tout simplement le chemin du village.  Il n’y aurait rien qui m’en empêcherait.  Par une fin d’après-midi, une heure avant le départ du train, je pris ma petite valise et me rendis à la gare.
Des voyageurs de mon village se firent mes complices : ils me cachèrent en-dessous de leur banc pour éviter les problèmes avec  le contrôleur.  À la maison, ma mère ne fut  nullement surprise de mon retour.  Du reste, elle ne me demanda jamais pourquoi j’avais quitté ainsi.  Elle avait compris.  Les autorités du  collège, aux prises avec les misères de la guerre, ne s’inquiétèrent jamais de moi non plus.