MON PÈRE

Mon premier souvenir de mon père, c’est celui d’un homme au visage grave.  Plus tard, j’ai compris les raisons de ce trait austère.  C’était un homme de devoir, qui attachait beaucoup d’importance au travail, à la famille, aux liens d’amitié.  Il était aussi un bon vivant car il savait profiter de certains bons moments de la vie, mais je peux dire  qu’il n’en abusait pas. Sa vie  a été très dure, à part certaines périodes, assez  courtes par rapport à l’ensemble.  Son enfance fut une enfance  de misère.  Il est né en 1900 dans une famille nombreuse,  fidèle à la tradition de destiner ses fils au travail manuel (les parents du temps étant pour la plupart agriculteurs ou journaliers – braccianti -).  Il passa les premières années de sa vie au Brésil, où son père avait émigré avec la famille.  Il a gardé de cette période de bons souvenirs, se revoyant  gambader dans les champs de café, pendant que ses parents labouraient, plantaient, récoltaient.  Vers les années 1907, 1908, ses parents retournèrent  à leur village d’origine, Larino, déçus (surtout son père)  de l’expérience brésilienne. Peu de temps après, son  père le força (littéralement) à travailler dans les champs.
Mon père aurait tant voulu aller à l’école, apprendre au moins à lire et à écrire, socialiser avec ses copains qui fréquentaient l’école, mais il n’en fut pas question.  Il fallait qu’il se lève très tôt le matin pour partir aux champs, il fallait qu’il endure les longues heures de travail jusqu ’au  coucher du soleil.  En fait, s’il essayait de se dérober, ou encore s’il n’accomplissait pas son travail de manière  satisfaisante, son père se faisait menaçant et plusieurs fois allait jusqu’à le maltraiter physiquement.  Mon père a haï cette période de sa vie jusqu’à sa mort.   Il en a été marqué à un point tel que, à l’âge de 17 ans, il se présenta aux bureaux des forces armées qui recrutaient des volontaires sur place, tricha sur son âge, et partit pour les champs de bataille.   Il venait de retrouver la liberté qu’il n’avait jamais eue;  il quitta l’enfer de la domination et de l’exploitation paternelle.  Cette période a évidemment marqué toute la vie de mon père; il en a gardé des traces dans ses comportements et sa personnalité.  Elle a fait de lui un homme qui ne sera  jamais pleinement heureux dans la vie.  À son retour  - adulte et libre désormais- il s’abandonna  à sa vie amoureuse.