MARSEILLES-SAHARA

DE MARSEILLE AU SUD DU SAHARA.

C’était l’heure du coucher de soleil. Debout sur le pont arrière du navire, je regardais la ville de Marseille s’éloigner doucement.  Je revoyais, en haut  de la ville, le sanctuaire de Notre-Dame de la Garde que j’avais visité à pied quelques jours auparavant.   Je revoyais aussi les rues étroites qui, en partant du bord de mer, remontaient, sinueuses, sur les dorsales des collines environnantes.  Tout semblait s’embraser dans une lumière dorée et les fenêtres scintillaient comme des étoiles.   Les dieux m’annonçaient un voyage heureux vers  l’Afrique.... Au moment où la terre disparut à l’horizon, je me sentis ému à la pensée que j’avais quitté les miens et l’Amérique et que maintenant je laissais pour la troisième fois l’Europe, vers une terre inconnue.....  J’étais remué;  j’avais le cafard;  je sentis une vague de solitude m’envahir et des larmes embuèrent mes yeux. 

Le Jean-Mermoz voguait déjà à toute vapeur dans le noir, sur les eaux agitées de la Méditerranée, vers le sud-ouest.  J’ai regagné ma cabine en pensant que je serais son invité pendant une quinzaine de jours.   Au réveil, ma première réaction fut de monter sur le pont; et quelle ne fut ma surprise de voir que j’étais escorté par la terre, et au nord et au sud.
À ma gauche, les austères et périlleuses montagnes de l’Atlas, qui tombaient à pic sur la mer, ainsi que la minuscule possession espagnole de Ceuta; à ma droite, Gibraltar, cette forteresse inexpugnable, cachant dans ses entrailles les armes les plus sophistiquées  de la
puissante Albion.  Elle y détient les clés du détroit et le contrôle de la Méditerranée. 

Sur le coup de dix heures, je mettais pied à terre : Casablanca! D’un côté, les coupoles des mosquées, les minarets, les hommes attablés devant  les cafés, les femmes mi-voilées, m’annonçaient le Magreb.   D’un autre coté, les avenues flanquées d ’édifices modernes de prédominance art déco, la présence d’Européens, me rappelaient que je n’avais pas encore totalement quitté l’Europe.  La preuve?  Ces jeunes vendeurs de montres et de camelote qui m’approchaient en s’exprimant dans un excellent  français. Vers le milieu de l’après-midi, le Jean-Mermoz reprit sa route sur l’Atlantique, direction sud.   De mon  observatoire, j’ai vite remarqué deux choses qui m’ont fasciné pendant le reste du voyage : la mer d’un calme extraordinaire et la lumière qui devait tirer sa couleur veloutée du sable du Sahara voisin.

Vers la fin de la journée, nous frôlâmes les Canaries puis, sous un ciel étoilé, confortablement installés dans nos cabines, nous longeâmes le Sahara  espagnol, la Mauritanie et une portion de la côte  sénégalaise.  Au moment où le soleil approchait de son zénith, nous faisions notre entrée dans le port de Dakar.  Dès les premières minutes, je m ’aperçus que j’arrivais en Afrique.  Le port de mer avait une apparence bien rudimentaire, avec des grues de la première génération; le déchargement était assuré par des filets qui pouvaient casser à tout moment; le déplacement  de la marchandise était effectué manuellement et un grand nombre de débardeurs transportaient d’énormes charges sur leur dos. 

Oui, c’était l’Afrique, puisque je ne remarquai que quelques visages basanés et peu de Blancs.  Cette fois,  je suis descendu à terre et je me suis mis à marcher avec l’intention de me perdre dans la ville pour mieux l’explorer.   À part quelques rues qui  abritaient les bureaux administratifs du pays, toutes les autres étaient en terre battue, poussiéreuses, gondolées.   Les édifices, en très grande majorité, étaient en briques de terre (potopot), cuites au soleil.   Toutefois, l’animation était très grande : piétons, vélos, ânes, charrettes, vendeurs.  Les couleurs, les odeurs, les bruits, tout était surprenant !  Je remarquai tout de suite l’aspect vestimentaire des arabes du pays en boubous et béret blancs, tandis que les autres hommes portaient un semblant de tenues occidentales, sales et en lambeaux parfois (il y avait là deux classes sociales).
Les femmes indigènes, elles, portaient des pagnes  et des couvre-chefs flamboyants.  Beaucoup d’entre elles portaient des charges sur leurs têtes; elles se dirigeaient d’un pas assuré vers le marché de la ville.  Il ne me resta alors qu’à suivre le flot de ces vendeuses, pour me retrouver, dix minutes plus tard, au coeur d’un marché africain.  Des milliers de personnes fourmillaient dans un vaste rectangle; des points de ventes s’alignaient au sol sur des espaces très limités; les hommes négociaient les prix des cabris ou de leur âne; les femmes négociaient les prix de leur denrées; mais tous semblaient éprouver un grand plaisir à échanger leurs biens et cela malgré le soleil du midi, malgré la poussière et les odeurs irrespirables de l’endroit.   Je venais de constater la joie  qu’ont les Africains à fréquenter les marchés en plein air.   Je venais de m’apercevoir que, pour eux, le marché est une activité économique, mais surtout sociale qui leur permet d’être bien informés sur tous les événements de leur communauté, de leur ville et même de leur pays.  Le soleil dardait et il était temps que je regagne mon paquebot dont la prochaine destination était la  Guinée. 

C’était le temps où les pays africains se libéraient du joug des colonisateurs.  Certains  d’entre eux s’étaient bien tirés d’affaire, parce que les pays européens avaient beaucoup investi dans l’éducation, le développement économique et les structures politiques (ce fut le cas, du Maroc, de la Côte d’Ivoire, du Cameroun).  D’autres sortirent de leur indépendance terriblement diminués; pour certains pays, ce fut tout simplement le désastre!  La Guinée, elle, choisit le chemin du communisme en donnant à la Russie la possibilité de planter ses  racines en Afrique.  En début d’après-midi, j’arrivai dans la ville de Conakry.
Dès les premiers pas, je m’aperçus que j’étais dans un pays communiste. 
Des soldats patrouillaient les rues dans une ville qui semblait sortir d’une guerre, tellement la désolation était présente partout : les rues semblaient avoir été défoncées par les bombardements; les commerces étaient presque inexistants; les Africains, joyeux et exubérants de nature, marchaient la mine triste.   Ma visite fut de courte durée, car non
seulement je faisais figure d’étranger dans le décor, mais je craignais pour ma sécurité. 

Prochaine étape, très courte, le Liberia.  Le bateau se présenta devant le port de Monrovia et resta au large.  Juste le temps de descendre quelques marchandises.   Cela me donna l’occasion de voir  à  l’oeuvre des dizaines de grues  géantes qui chargeaient les minéraux accumulés sur les quais.   C’étaient les Américains qui dépouillaient ce pauvre pays! Enfin, le lendemain, m’attendaient de beaux moments.   Le bateau ralentit sa course et pénétra à l’intérieur des terres.  La végétation y était luxuriante, les eaux sillonnées par de grandes pirogues de pêcheurs; et, au fond de la baie, Abidjan, nous faisait face dans toute sa splendeur.  Oui, pour l’Afrique, on peut parler de splendeur.   La présence française dans ce pays avait été très bénéfique.  Cela se voyait aux magnifiques édifices, aux rues bien asphaltées, aux commerces florissants et par le nombre encore très élevé de citoyens français.   Beaucoup d’Africains étaient habillés à l’européenne et même leurs quartiers reflétaient la prospérité. 

À ce moment-là, la Côte d’Ivoire se faisait remarquer par son niveau culturel et économique (exportation d’acajou, café, cacao, bananes, manioc).  Mais ma visite dans cette ville me fit voir une autre  facette de la réalité africaine.   Les Français n’avaient pas seulement été
présents en Côte d’Ivoire,  mais ils l’avaient préparée à un bel avenir.  Le chef d’état Houphouet-Boigny, fut le politicien  le plus éclairé non seulement de son pays, mais de toute l’Afrique, et ce, des années durant.   De retour au bateau m’attendait toute une surprise!  Depuis Marseille, tous les ponts du navire avaient été occupés par des Européens; un certain
nombre étaient descendus à chaque escale, d’autres allaient à Lomé, Lagos, Douala et les derniers devaient débarquer à Louanda, au Congo.

En rentrant sur le bateau, je fus accueilli par un  brouhaha indescriptible: c’étaient des centaine d’Africains qui s’installaient sur les ponts, pèlemêle, avec enfants et bagages.  Je venais de perdre mes ponts, mes observatoires préférés, où la nuit venue, j’allais explorer les étoiles de l’hémisphère sud. Toutefois, je me ressaisis vite, en me disant que ce serait mon baptême africain parmi ces nouveaux arrivés.   Donc, pendant les quatre jours qui me restaient  en mer,  j’ai essayé d’établir quelques relations, et de comprendre leurs habitudes.  J’ai remarqué vite leur comportement bon enfant, leur tempérament extraverti, leur frugalité, la diversité de leurs langues, de leurs costumes et je compris que j’allais mettre pied sur un continent vivant aux antipodes de l’Europe et de l’Amérique.  La mer était toujours calme à l’approche du  Cameroun, toutefois le vent du large n’était pas aussi  frais que les jours antécédents; cela sentait l ’orage.

Douala me fit un accueil "torride".  En débarquant,  je sentis l’étouffement de l’humidité écrasante de l’endroit; c’était l’équateur!!!   Cette fois,  j’avais quelques jours à ma disposition et j’en profitai, avant tout, pour explorer la végétation tropicale des alentours.   Incroyable comment cette flore était  dense et luxuriante!  Tous les jours, une pluie chaude venait me soulager du sauna humide dans lequel je baignais.  Les gens m’expliquèrent comme il était  facile pour les indigènes de faire entre trois et quatre récoltes par année et que, dans cette région du Cameroun, la population, à l’encontre de celles du nord, ne souffrait jamais de la famine.  Mon voyage vers le sud du Tchad m’obligeait à traverser tout le Cameroun, du sud au nord; je devais donc m’y préparer.  Je connaissais peu le Cameroun (comme l’Afrique du reste).  Je savais qu’il venait d ’obtenir son indépendance (1960), qu’il avait été sous mandat français depuis 1916, qu’il avait été occupé par les Allemands et les Français (1914-1916), après le traité franco-allemand  de 1911.  Mais je ne connaissais rien d’autre de ce pays qui me mettrait à l’épreuve pendant une semaine, entre Douala et Moundou.

Après quatre jours de préparatifs, je pris la route, au volant d ’une camionnette Peugeot, avec des bidons d’essence, deux bidons d’eau et des vivres, bien  protégés dans des caisses métalliques.  J’avais bien 1500 kilomètres à parcourir avant d’atteindre ma destination, Moundou, chef lieu du sud tchadien.
La première journée, j’ai traversé allègrement la plaine côtière,  entre la mer et les chaînes massives Adamaoua, en jouissant de la belle végétation.  La route était convenable, bien qu’elle me réservait souvent des surprises: crevasses énormes, trous d’eau.   En réalité je m’aperçus, en fin de journée, que j’avais parcouru à peine deux cents kilomètres.  Si tout allait bien, à ce rythme, j’aurais atteint ma destination dans six ou sept jours.   À l’approche des chaînes volcaniques Adamaoua, je vis au loin le volcan Cameroun.   
Le paysage changeait complètement; la végétation se raréfiait ; un sol rocheux ainsi que des zones de savane remplaçaient la végétation tropicale.   La chaleur devenait de plus en plus intense; la route impossible et poussiéreuse; aucun point d’eau à l’horizon; les quelques commerces tenus par des arabes dans des petites villes comme Knogzaba, Yoko, Tibati, n’avaient pas d’eau potable à offrir, la mienne, désormais très chaude, touchant à sa fin. 

Un jour, mon eau et mes provisions  étant terminées, je vis, à la sortie d’un hameau de cases rondes, des bâtiments blancs et une petite église. J’ai eu la réaction de m’arrêter et de
frapper à la porte de la mission. Je fus accueilli à bras ouverts par des religieuses de nationalité québécoise.   Non seulement m’ont-elles servi un bon repas, mais elles m’ont donné  quelques provisions pour la journée, en me conseillant de m’arrêter à Garroua, où je
trouverais tout ce qui me manquait pour continuer ma route.  Mais quelle incroyable et émouvante rencontre, au coeur du Cameroun, dans un lieu si isolé!  Ces trois ou quatre femmes se dévouaient aux Camerounais en enseignant aux enfants et en faisant des projets auprès des femmes.  Vraiment, elle me redonnèrent le courage pour continuer ma route.

Dans cette partie presque lunaire du nord Cameroun, je ne rencontrai que des tribus primitives , parfaitement adaptées au climat de la région.  Elles ont atteint les connaissances suffisantes pour vivre de l’élevage de bovins et ovins et satisfaire ainsi les besoins de leur clan.  Les produits de l’élevage leur permettent de faire l’échange de
produits céréaliers indispensables à leur alimentation.  Tout au long de ces routes, je ne fus jamais seul.  Je rencontrais des petites filles revenant des points d’eau, chargées de "burma" sur leur tête et revenant vers leur hameau, après des heures de marche. Je croisais les femmes, des denrées amoncelées sur leur tête, qui se dirigeaient vers des marchés de brousse.   Je croisais des hommes, souvent appuyés sur leur lance, une peau de cabri aux reins, qui marchaient vers leurs champs ou vers un autre hameau pour régler le mariage de leurs enfants.  Quand, à la fin de la cinquième journée, je traversai  la frontière symbolique entre le Cameroun et le Tchad,  je ne vis aucune différence entre les indigènes qui marchaient le long des routes. 

Une seule chose avait  changé : plus aucune montagne, mais un haut plateau annonçant un coin de pays moins sauvage et plus prospère.  Mon plus beau souvenir, ce soir-là, à la mission de Léré, premier petit centre tchadien, ce fut le beau coucher de soleil sur le lac en face du village et les mastodontes qui s’y baignaient : les hippopotames.  C’est ainsi que se
terminait un périple de  vingt-trois jours, de Marseille jusqu’au Tchad, ce pays qui sera le mien pour les cinq  prochaines années.