LE NOVICIAT

LE DÉBUT DE MA VIE RELIGIEUSE : LE NOVICIAT.

 
Tous les ordres religieux avaient adopté un système pour mettre à l’épreuve les vocations religieuses : le noviciat.  Les Capucins, partout où ils étaient établis dans le monde, accordaient énormément d’importance à cette période d’intégration à la vie religieuse.   En général, cette période d’un an devait permettre à l’aspirant de faire connaissance avec la vraie vie monastique, d’assimiler la règle de l’ordre, se plier à la discipline faite de
privations et surtout évaluer ses capacités à s’engager à vivre les voeux de pauvreté, d’obéissance et de chasteté.

À l’automne 1949, ce fut donc mon départ pour le noviciat de Morcone, un petit village de la province de Benevento.    Nous étions un petit groupe de finissants de la cinquième année
du secondaire à partir pour cette destination; bien sûr, nous étions fiers comme si nous avions été des élus, après avoir fait preuve de comportements exceptionnels.  Je me souviens comme j’avais été enchanté en voyant le monastère accroché sur les pentes d’une
colline sur laquelle s’étiolait en cascade le village de Morcone.  Le couvent, lui, était entouré d’une oasis de verdure où prédominaient les arbres fruitiers et les cyprès.   En entrant , je fus frappé par le silence qui y régnait et les quelques moines qui s’y déplaçaient comme des ombres.  On m’assigna tout de suite une cellule, six pieds par huit pieds, meublée d’un lit en bois petit et étroit, garni d’un matelas bourré de paille, un drap et une couverture.
Deux autres objets se découpaient sur la blancheur de la cellule : un crucifix et un minuscule pupitre.  Le tout étant éclairé par un rayon de lumière provenant d’une ouverture de deux pieds par deux pieds pratiquée dans le mur extérieur.  La vraie vie monastique commençait!

La discipline du collège à laquelle j’ai fait allusion auparavant n’était rien en comparaison de la discipline du noviciat.  Nos biens étaient réduits à rien.  Nous avions le droit d’emprunter un seul livre à la fois de la bibliothèque, avec la permission du maître des novices.  Après
la cérémonie de prise d’habit, pendant une célébration eucharistique, nous avons remplacé nos habits civils par une bure brune serrée à la ceinture par un cordon blanc, une paire de sous-vêtements d’une rude étoffe brune et des sandales  de cuir. Il n’était pas question d’études ici, mais seulement de prière, de méditation, approfondissement de la vie de saint François et de la règle de l’ordre des Capucins, le tout enseigné par le maître des Novices. 

Pour comprendre l’intensité de la vie du noviciat, il me suffit de rappeler les activité quotidiennes de cette année-là : La journée commençait à minuit quand la cloche nous réveillait pour aller chanter les matines.  Après une heure de chant des psaumes, nous retournions à notre sommeil.  La même cloche, à partir de cinq heures, retentissait à nouveau pour chanter prime, et plus tard dans la journée tierce, sexte, none, et les vêpres .  Bien sûr, la méditation était obligatoire deux fois par jour, le matin, et était suivie de la
messe.
La discipline faisait partie aussi de notre quotidien et de notre formation.  C’est pour cela nous devions nous prêter à la confession publique de nos imperfections ou de nos erreurs quotidiennes devant toute la communauté, avant même de commencer le dîner.  Certains jours de la semaine, nous devions nous flageller en récitant le « miserere » pour expier nos péchés et ceux des autres.  Le silence était de rigueur partout, excepté si nous avions des choses importantes à communiquer .  Pendant le Carême et tous les vendredis, nous jeûnions pour faire pénitence.  

Je crois que le collège m’avait préparé à la vie du noviciat, car je ne peux expliquer comment j’ai pu faire face à une telle discipline de fer.  Est-ce que ma personnalité ou mon orgueil ont joué un rôle dans tout cela? Je ne saurais le dire.  Le fait est que j’ai très bien réussi cette probation , et même que j’ai vite  gagné la confiance de mon supérieur qui me nomma responsable du groupe. 

À la fin de cette année mystique où l’esprit semblait, dans mon cas, avoir pris le dessus sur la matière, arriva le moment de prononcer les voeux religieux de pauvreté,  d’obéissance et de chasteté.  Bien sûr que, surprotégé comme je l’étais, cent fois plus que pendant mes
années de collège, aucun doute n’effleura mon esprit pour remettre en question ma vocation.  Et pourtant, ç’aurait été le moment de le faire, puisque je m’engageais pour trois ans à vivre intégralement les voeux religieux.  Maintenant que je suis loin de l’événement,
je comprends que j’étais tellement entré dans le moule monastique qu’il était  presque impossible au doute de faire surface.  Avais-je peur au fond du jugement des autres?  C’est possible.  Je fis donc mes voeux devant l’autel pour me diriger vers la prochaine étape, celle de l’étude de la philosophie. 

Ici, avant de continuer, je  dois rappeler un fait qui me toucha.  Mes parents ne pouvant pas être présents à cet événement important car ils étaient au Canada depuis deux ans, ils déléguèrent ma marraine qui vivait à Casacalenda.  Comment, je ne le sais pas, mais ils avaient pensé à moi.