LE CADEAU DE L'ALLEMAND

1942 : Le cadeaux de l’Allemand.

Depuis plusieurs mois, la guerre faisait rage non loin de mon village et, un beau jour, on vit arriver les troupes allemandes. Très vite, elles prirent possession des lieux : les commandants s’approprièrent des meilleures résidences et les soldats s’installèrent dans les rues, à l’école ou en périphérie du village.  Une compagnie s’installa juste dans ma rue, avec armements lourds et camions.  Ma mère ne cessait de faire des mises en garde et je sentais qu’elle était très inquiète. 

Du reste, l’atmosphère était lourde parmi les habitants.  Et cela se comprend :  les forces
italiennes  avaient changé de camp, du jour au lendemain.  Elles avaient laissé tombé les Allemands avec qui elles s’étaient associées pendant toute la guerre et après le débarquement des forces alliées en Sicile, elles firent alliance avec ces derniers pour chasser leurs nouveaux ennemis de la péninsule.  Les soldats étaient nerveux et surtout affamés.   Pour se nourrir, ils raflaient tout ce qu’ils trouvaient dans les maisons et dans les
campagnes.  Un jour, ils décidèrent , armes à la main, de saisir tous les cochons du village pour s’approvisionner en viande.  Ce jour-là, ma mère eut encore plus peur; alors elle décida que nous partirions nous réfugier en lieu sûr, à la campagne.  En quelques minutes, nos effets personnels se retrouvaient enveloppés sous des draps et nous partîmes vers la campagne, à une dizaine de kilomètres du village. 

C’était une journée pluvieuse; moi, je marchais dans la boue, pieds nus, ma mère et ma soeur me suivaient, déjà trempées jusqu’aux os.  Mais juste avant de nous engouffrer dans les bois, nous décidâmes de nous arrêter  pour saluer les propriétaires de l’abattoir du village, comme pour faire nos adieux au moins à quelqu’un ou à ce qui était notre vie.  Et c’est là que se produisit quelque chose de surprenant.  J’étais entré tout seul dans l’abattoir pour dire aux propriétaires que nous étions là, quand j’aperçus des bouchers à l ’oeuvre sous le regard des Allemands.  On abattait les cochons raflés les jours précédents.

Un Allemand s’aperçut de ma présence et surtout de mon état famélique.  Alors d’un pas rapide, il se dirigea vers le comptoir, il prit un gros deux kilos de viande, l’enveloppa soigneusement dans un vieux papier journal, revint vers moi et me dit : « Tiens, ça c’est pour toi! »  Que s’est-il passé à ce moment-là dans son esprit?  En me voyant,  avait-il repensé à son fils qu’il avait laissé en Allemagne et qui, peut-être lui aussi, souffrait de la faim?