LE BROUSSARD

LES JOURNÉES DU BROUSSARD.

(Extraits de mon journal de l’époque).

(A)

4h.30 du matin : le soleil est une boule de feu.  Je récite mon bréviaire sous d’un baobab; je n‘ai pas encore de maison et je couche sur un lit de camp; mon interprète dresse une table  sous le même arbre pour que je puisse y célébrer ma  messe vers les 6h.30.  Une heure plus tard, je prends mon petit déjeuner avec du pain qui durcit de jour en jour; tout de suite après,  je vais visiter un hameau  tout au fond de la brousse.  Je dois être de retour avant midi, car je ne pourrai plus bouger à cause du soleil; il doit faire plus de cent degrés farenheit !
Le reste de l ’après-midi, je pratique le marba avec mon interprète; j’attends après 4 heures pour aller visiter un autre hameau. J’y rencontre quelques catéchumènes et leur catéchiste, bien sympathique;  je mange la boule (farine de millet bouillie) avec lui.  Je rentre tard à Bachoro et avant dix heures, je suis  couché; le soleil m’a assommé!

(B)

Ce matin, je me lève comme d’habitude et je répète mon rituel;  aucune visite de village ce matin, ça ira à ce soir. Je me rendrai dans un marché de brousse pour me procurer des aliments;  j’aime me mêler à la foule marba et  je crée  des contacts. Cet après-midi,  je travaille à la traduction de textes sacrés  avec mon interprète.  Vers 5h.30, je suis à Kolon
et je couche sur place ce soir car demain j’y rencontre
le chef du district. Il m’est difficile ici de trouver un catéchiste et les gens résistent à la  mission catholique; mais bon, je me dis que le temps fera son  œuvre… Par contre, un homme d’un village voisin veut devenir catéchiste et me demande de visiter  son village. Je rentre de bonne  heure à Bachoro pour  préparer la session de  formation des catéchistes  qui  me rejoindront à cet endroit demain.  Toujours le même beau soleil chaque matin!  Aujourd’hui, les catéchistes sont là, tout se passe bien, mais je vois qu’ils ont énormément de chemin à faire. Jean montre beaucoup
d’habilité pour expliquer la parole  de Dieu; celui-là,  je vais tout faire pour l’encourager; j’ai confiance dans ses capacités.  Mes catéchistes  ont quitté tard ce soir; je leur ai quand même fait prendre un repas, grâce aux bons services de la femme de Jean.

(C)

Aujourd’hui commence la construction de l’église et de ma maison; cela est possible grâce à l’aide qui vient du Québec;  les catéchistes viennent donner leur coup de main; j’espère que tout sera terminé avant la saison des pluies. Le soir,  je continue à visiter les villages de brousse; ce soir,  je vais dans un village éloigné; je dois m’assurer aujourd’hui que les catéchistes qui sont venus m’aider aient de quoi  manger. Cet après-midi sont venus des malades de très loin pour se faire soigner ; ils ont des plaies gangreneuses;  je les ai soignés et ils sont partis réconfortés.  Mon interprète continue de m’accompagner même si j’ai fait du progrès dans la langue marba; je fais de lui de plus en plus mon bras droit; ce garçon (Émile Awana) est bien intelligent et très dévoué.

(D)

La saison des pluies est arrivée, ponctuelle comme d’habitude, et toujours périlleuse; maintenant,  j’habite ma maison de deux pièces, mais amplement suffisante pour moi; elle a résisté aux vents violents de la première mousson.  Je sors moins le soir pendant la saison des pluies, j ’essaie de me déplacer plutôt le jour, alors le soir, je fais beaucoup de traduction : des textes de l’Ancien et du Nouveau Testament.   J’ai aussi accepté trois jeunes  Marbas dont les parents sont loin et qui fréquentent l’école publique du village de Bachoro; je les loge et je les nourris; en échange, ils me rendent de menus services.  Émile m’est toujours de plus en plus précieux, il a appris à faire la cuisine, de sorte que j’ai plus de temps à moi pour m’adonner à des tâches intellectuelles.  J’ai un projet : celui de faire un  lexique de la langue marba; j’espère le réaliser.

(E)

J’ai découché hier soir : la route étant très mauvaise, je craignais de m’embourber. J’ai dormi au pied d’un tombeau attenant aux cases du catéchiste; c’est une coutume des Marbas d’enterrer leur morts près de leurs cases.  Après avoir rencontré les catéchumènes,  j’ai regagné ma mission ce matin. Puisque la saison s’y prête,  j’ai commencé, pendant la
matinée, à planter des arbres indigènes autour de ma maison, de beaux cactus sauvages récupérés en brousse; et puis, cet après-midi, j’ai eu de la belle visite : un confrère d’un poste éloigné, me sachant isolé est venu me voir. Nous nous sommes raconté nos péripéties de broussards et aussi nos expériences auprès des catéchistes et de nos fidèles.  Je me suis  permis un spécial pour le souper : j’ai demandé à Émile de nous servir des pigeons élevés sur place; comme quoi il y a de bons moments, en brousse!

(F)

La mission est une vraie ruche depuis que les familles des catéchistes sont arrivées!  Émile a pris en main l’alphabétisation des catéchistes en marba et en français; Jean Djerama est devenu mon bras gauche et enseigne les Évangiles et le catéchisme; les femmes s’occupent de leurs enfants, préparent les repas du jour, vont en brousse chercher le bois nécessaire à la cuisson et une fois par semaine reçoivent des cours de couture donnés par une religieuse qui vient exprès de la mission de Kelo.  Moi, je coordonne toute cette activité.  Aujourd’hui en particulier j’ai montré aux catéchistes comment labourer avec une charrue, car j’ai acheté un cheval et j’ai fait  venir la charrue de France.  Mes catéchistes, comme tous les Marbas, labourent le terrain pliés en quatre; ils ont apprécié la nouvelle méthode et l’ont mise en application pour la culture des arachides que nous  essayons pour la première fois cette année.

(G)

Pour un missionnaire dans un coin perdu de la brousse,  les journées sont très intenses, comme vous pouvez le constater.  Tenez,  hier soir,   j’ai couché dans un petit hameau inondé non loin du Logone; le catéchiste voulait absolument que j’aille visiter son monde.  Je suis parti hier matin à dos de mulet et j’ai parcouru les terres inondées, toute la journée; les moustiques étaient de la partie. Les gens étaient extrêmement heureux et étaient nombreux à la petite chapelle en terre battue;  la famille hôte a insisté pour me recevoir à souper; on m’a servi de la viande faisandée;  j’ai apprécié cette générosité, surtout que je sais combien mes gens sont pauvres et qu’ils n’ont pas les moyens de manger de la viande. Aujourd’hui,  j’ai fait le voyage de retour;  je suis crevé, je n’ai pas l’habitude de ce moyen de transport.  L’essentiel : la parole de Dieu est en demande.

(H)

Décembre : les eaux se sont retirées et les terres se sont asséchées; les nuits sont froides, le thermomètre descend parfois jusqu’à 30 degrés Farenheit; c’est l ’hiver pour les Marbas qui n’ont absolument rien à se mettre sur le dos et surtout n’ont pas de couvertures pour la nuit; ce soir,  j’attends du monde à  la mission, car nous sommes le 24, veille de Noël.  C’est la première année que nous fêtons Noël dans notre nouvelle église; demain matin, j’irai célébrer la messe de Noël aussi à Kolon, l’autre chef-lieu de district;  je repense aux Noëls italiens et aux Noëls québécois…  Quelle différence par la simplicité et le dépouillement : nous ne sommes pas loin ici de l’époque de la naissance du Christ.

P.S. Hier soir, à la messe de minuit, il faisait froid; ces gens admirables n’avaient rien mangé de la soirée, sinon quelques fèves séchées. J’ai été déçu encore une fois par les gens de Kolon ce matin, toujours peunombreux et peu motivés; les croyances païennes sont très fortes ici.

(I)

Et voilà la saison des pluies qui est de retour; cette année, le chef de Bachoro a donné une terre en zone inondable à la mission  Avec les catéchistes, nous avons labouré la terre et ce matin-même on a commencé à repiquer le riz; je me suis joint à eux, les pieds dans l’eau, et
planté le riz; il y avait de la bonne humeur dans l’air et cela me faisait plaisir de les voir travailler dans la joie. Les femmes nous ont apporté un repas sur les lieux. Cet après-midi, il y avait devant ma porte une dame qui avait été mordue par un serpent et je l’ai soignée avec la pierre noire qui absorbe le venin (pierre chimique achetée en Belgique).
Je ne réussis pas toujours à sauver les gens de ce genre de morsures, du reste certains serpents ne donnent que quelques heures de chance à la victime; parfois, les victimes sont des enfants et cela me fait encore plus de peine.

(J)

Mon travail porte fruit: ce dimanche il y a eu des baptêmes à Bachoro; les catéchistes sont présents dans une trentaine de villages; des chapelles ont été érigées dans des villages et sont fréquentées par les gens qui appuient, en général, leurs catéchistes;   Bachoro a
retrouvé une tranquillité relative depuis que les familles des catéchistes sont rentrées chez elles;  j’ai plus de temps pour travailler à mon dictionnaire de langue marba; je me soucie aussi de recueillir des proverbes.   Les catéchistes ont maintenant à leur disposition en langue marba un « Catéchisme Biblique », les «Textes bibliques du dimanche », l’ «Évangile de saint Luc», un «Livre de prières», un « Résumé de l’ Ancien et du Nouveau Testament », un livret pour la « Liturgie Eucharistique » et un petit « Catéchisme »; il me semble que, en quatre ans, j’ai semé des graines qui devraient porter des fruits dans cette terre aride; je ne peux cacher ma fierté.