LA THÉOLOGIE

LA DERNIÈRE ÉTAPE DE MA FORMATION.

 
Il y avait quelque chose de vraiment particulier dans la vie des religieux : notre vie dépendait carrément des décisions de nos supérieurs, bonnes et moins bonnes.  Ils pouvaient décider de notre vie comme ils voulaient; c’était la logique du voeu d’obéissance.
Pourquoi est-ce que je mentionne cela?  C’est que, à la veille de mes cours de théologie dans la ville de Campobasso (août 1954), j ’appris de la bouche de mes supérieurs que je devais me préparer à partir pour le Canada.  Que s’était -t- il passé?  Mes parents, au Canada, trouvaient très difficile mon éloignement.  Ils apprirent qu’il y avait des Pères Capucins à Montréal, (en effet cet ordre religieux est présent dans plusieurs pays du monde). Ils se présentèrent tout simplement chez ces moines et demandèrent aux autorités de cette province religieuse d’intervenir auprès des autorités centrales, à Rome, pour me transférer au Canada.  Il y eut des négociations de quelques mois, certes, entre la province religieuse canadienne et la province religieuse à laquelle j’appartenais, la province de Foggia.  Les démarches furent facilitées du fait que les Capucins canadiens avaient un Capucin influent au sein de l’administration centrale à Rome.  Ce même Capucin influent facilita toutes les démarches auprès de l’ambassade canadienne à Rome, de sorte qu’au mois de novembre
1954, une semaine avant mon départ pour Montréal, je quittais Campobasso pour la Ville Éternelle.  Mes confrères, avec lesquels j’avais parcouru un long chemin de huit ans, furent peinés de me voir partir, tandis que mes supérieurs se montrèrent d’une très grande froideur
envers moi.  Je compris qu’on leur avait forcé la main; et je compris surtout qu’ils «devaient laisser aller» un jeune religieux qu’ils avaient formé gratuitement pendant huit ans, sans pouvoir en retirer aucun bénéfice futur pour leur province religieuse.

Le 10 novembre 1954, vers la fin de l ’après - midi, je m’envolais, via Paris, vers Montréal.
Le matin suivant, vers les 9 heures, après un vol de treize heures, mon avion, en provenance de Paris, se préparait à atterrir à l’aéroport de Dorval.  Nous avions fait escale, à minuit, sur la glaciale Islande; ensuite, le temps de refaire le plein et de laisser descendre quelques passagers, nous étions repartis en direction du Labrador.  Le Canada m’annonçait ses couleurs, puisque j’ai pu observer les terres du grand nord, rudes et enneigées.  Et me voilà
au-dessus de Montréal : elle étalait sous mes yeux ses toits plats, goudronnés et blanchis par la neige ; elle me montrait aussi sa fierté, son fleuve, d’une largeur incroyable et un temple colossal, au sommet d’une montagne, dont la coupole me rappelait celle de Rome.
En descendant de l’avion, je compris vite que j’étais en plein hiver, un hiver nullement comparable à celui du sud de l’Italie.

Je compris vite aussi que j’étais un extraterrestre pour les gens qui m’entouraient.   Ma bure brune, ainsi que mon manteau  brun, ma tonsure, ma barbe et mes pieds nus dans mes sandales, faisaient de moi un personnage tout au moins exotique.  Je m’en suis rendu compte surtout par l’attitude des douaniers canadiens.  Pendant une bonne heure, ils essayèrent de comprendre ce que je venais faire au pays. Je leur répondais en balbutiant dans le français que j’avais appris en 4ème et 5ème secondaire, mais sans trop me faire comprendre, même si j’avais en main un passeport en bonne et due forme.  J’ai dû attendre que les douaniers contactent les pères Capucins avant de pouvoir sortir des douanes et rencontrer les miens.  Quel moment émouvant que de revoir, après cinq ans, mes parents et ma soeur !

J’ai eu le temps, à mon arrivée, d’apprivoiser un tout petit peu le climat québécois, car mes nouveaux supérieurs se montrèrent très compréhensifs; ils me laissèrent avec les miens pour une bonne quinzaine de jours, avant que je parte au couvent d’Ottawa pour commencer mes études de théologie.  Naturellement,  je fus choyé par ma famille.  Je revis mon oncle Jean Mastrocola et ses enfants;  je retrouvai mon cousin Nicola, le soldat qui était passé nous voir à Casacalenda, tout de suite après la défaite des Allemands;  je fis connaissance avec ses parents ( Zi ’ Pasquale et zia Nuccia) qui étaient au Canada depuis les années 20 et qui avaient parrainé la venue de ma famille au pays.  J’ai pu aussi avoir des nouvelles de beaucoup de « Casacalendesi » ( on les comptait dans les 3000) qui, comme mes parents, avaient choisi le Canada.  Bref, ce fut une période de retrouvailles !

Mais après ce beau moment, le devoir m’attendait; et, fin novembre, ce fut le retour en classe et à la vie monastique.  Les quatre années de théologie sont la dernière étape pour celui qui veut se consacrer au ministère sacerdotal.  Toute la formation porte sur les sciences religieuses mises en place par l’Église, surtout au début du vingtième siècle.  Les chrétiens en général ignorent le contenu de cette formation, mais elle comporte plusieurs volets. 

Le premier est l’étude des Saintes Écritures, L’Ancien et le Nouveau Testament.  C’est sur ces connaissances que repose la foi chrétienne,  le développement  de la théologie et de la Tradition de l’Église.  Il n’est donc pas question d’escamoter ce volet; il est étudié à fond. Cela veut dire que non seulement on scrute l’origine des textes sacrés, mais aussi le sens profond de ces écrits, à l’aide d’une science très élaborée, l’Exégèse.  Parallèlement à cette étude, on recule dans le temps, pour connaître comment, dans les premiers siècles de l’Église, les « Pères de l’Église » (c’est-à-dire les premières autorités ecclésiastiques d’Orient et d’Occident) ont interprété les textes sacrés et comment, par cette interprétation, ils ont alimenté la foi des premières communautés chrétiennes. 

Un autre volet étudié est la théologie elle-même.  La théologie est la science de la religion et des choses divines.  Elle n’a pas été révélée comme la Bible, mais elle a été le fruit de la réflexion des penseurs de l’Église pendant des siècles.  Les premiers théologiens furent les Pères de l’Église eux-mêmes, suivis par d’innombrables autres, du Moyen Âge à la Renaissance, du Concile de Trente (date de la Réforme de l’Église Catholique) jusqu’aux temps modernes.  Ces penseurs ont été en général des hommes d’Église qui avaient à coeur
l’approfondissement de la foi chrétienne.  En partant des philosophes, grecs ou contemporains, ils ont élaboré des théories qu’ils enseignaient ouvertement et qui bien sûr recevaient  toujours l’approbation du Pape.  C’est ainsi que, progressivement, s’est constituée la science de la théologie.  Elle explique la Révélation, le concept de la divinité
et sa nature; elle explique l’origine de l’homme et sa finalité; elle explique la nature de l’âme; elle répond à toutes les questions existentielles de l’homme : la vie, la mort, l’au-delà, le ciel, l’enfer.   Elle élabore sur la nature des sacrements, etc. etc.

Les autres volets sur lesquels les futurs prêtres sont aguerris sont L’Histoire de l’Église (20 siècles), le Droit Canonique, la Morale,la Pastorale,  et la Liturgie.   Prenons le Droit Canonique; ce n’est pas un sujet simple.  Au courant des siècles, l’Église s’est donné des lois, puisque elle avait acquis des biens, s’était hiérarchisée, contrôlait presque toutes
les activités des chrétiens, exerçait un pouvoir sur les princes, nommait ses pasteurs, en un mot, elle gérait la vie des chrétiens de la naissance à la mort (exemple : authenticité d’un mariage, annulation d’un mariage).  Donc elle s’est donné sa propre cour, ses propres avocats et juges, sa propre jurisprudence, basée sur la foi chrétienne.  Le futur prêtre doit connaître cette matière, puisque souvent dans son ministère, il est la première référence
pour un chrétien qui a des problèmes légaux relevant de l ’autorité ecclésiastique.
Pour le futur prêtre, l’étude de la Morale est aussi d’une importance capitale. Celle-ci, comme le reste, est basée sur la Révélation et la théologie.  La morale touche au comportement individuel et social du chrétien.   En connaissant  l’existence des vices et des vertus chez l’être humain, l’Église s’est donné le pouvoir de guider le chrétien dans son
cheminement vers la vertu.  Cette étude ne se fait pas à la légère, elle emprunte  aussi les voies de la psychologie pour pouvoir guider le chrétien dans ses luttes personnelles, pour qu’elle soit libératrice.