LA  LAVANDAIA

Voilà un souvenir qui m’est cher et qui a occupé une partie de la vie de travail de ma mère.   Elle choisissait les clients qui pouvaient se permettre de lui donner ce travail.  Il y avait parmi ceux-ci un commerçant, quelques familles d’agriculteurs à l’aise, et les Pères franciscains du couvent Sant ’ Onofrio. 
Je revois ma mère à différents endroits, surtout du printemps à l’automne, passer des journées entières à laver le linge de ses clients.  Elle ne choisissait pas toujours le même endroit pour ce travail.  Ce pouvait être une fontaine à la limite du village ou à deux ou trois kilomètres de celui-ci, ou encore la petite rivière qui ruisselait au pied du village. Elle se déplaçait de la «fentecelle» à la «fontenove», de la
source de la «difesa» au «cigne».   Ces endroits lui offraient l’eau courante en abondance et la proximité de la beauté de l’environnement.  Les jours de lessive, elle chargeait sur sa tête le linge préparé la veille et se dirigeait vers le lieu choisi. Elle passait la journée à frotter, rincer, sécher, plier et,au coucher du soleil,  elle  reprenait la route du village pour rapporter le linge blanc et odorant à ses clients.   Souvent, je me retrouvais avec elle à ces différents endroits et quand je ne pouvais partir avec elle le matin, je la  rejoignais immédiatement après l’école, sur l’heure du midi.  C’étaient des journées de grand bonheur pour moi, des journées de découverte de la nature. À «fentecelle» et à «fontenove, j’allais à la recherche d’arbres fruitiers, figuiers, mûriers, pour m’en régaler.  À la «difesa», je retournais chaque fois admirer les ex-votos du sanctuaire ou cueillir l’origan dans les collines avoisinantes.

Tandis que chez les Franciscains, je suivais le quotidien des moines, (j’appréciais surtout le bon repas chaud qu’ils nous servaient à midi) ou je me faufilais dans leur verger pour me régaler de bons fruits.  Parmi ces images de ma mère lavandière, l’une est restée profondément gravée en moi : celle d’une femme qui accomplissait son travail avec un soin incroyable, mais aussi  -je le remarquais quand elle rapportait le linge à ses clients-  d’une femme très fière du travail qu’elle faisait.  Comme quoi j’ai appris tôt dans la vie que tout travail est noble.