À LA DÉCOUVERTE DE LA PENSÉE

À LA DÉCOUVERTE DE LA PENSÉE.

 
Et me voilà religieux engagé.  J’avais réussi mes années de collège, j’avais réussi l’épreuve du noviciat et je savais maintenant que je serais en mesure de m’acquitter de mes obligations de religieux tout en continuant ma formation intellectuelle.  Je voyais les trois années à venir comme étant plus faciles à vivre, puisque j’avais acquis un statut : celui de religieux.  Mais je les voyais aussi pleines
de défis intellectuels.

En fait, je me souviendrai toujours des ces années.  Premièrement, parce que  je découvris l’évolution de la pensée humaine, depuis les penseurs grecs jusqu’à Kant, à Marx et autres modernes.  Deuxièmemen,t  parce que c’est pendant ces années que j’ai pu approfondir la littérature italienne et les arts italiens.  Troisièmement, parce que cela se passa dans un climat et un environnement moins stressant que par les années passées.

Quel bel endroit, ce couvent de Montefusco, accroché aux collines de l ’Irpinia; il était propice à la réflexion et à la méditation.  Disons que nous avions des professeurs de bon calibre qui aimaient passionnément ce qu’ils enseignaient et qui étaient en même temps
des exemples vivants de maturité humaine et religieuse.  Un de mes plaisirs était de me promener aux heures de recréation dans le magnifique jardin, avec mes confrères, en échangeant sur les philosophes et les poètes avec lesquels nous faisions connaissance en
classe.  Ma pensée fit tout un bond grâce à ce contact avec ces grands du savoir. Tout naturellement,  ils m’obligeaient  au questionnement.   Un autre plaisir me venait d’activités que nous faisions à l’extérieur du couvent.
La population de la région vénérait les Capucins.  Ils les admiraient pour leur austérité et ils avaient confiance dans leurs prières.  Les villages nous sollicitaient sans cesse.  Dès qu’ils
organisaient une fête paroissiale ou dès qu’un personnage important décédait, nous étions invités à participer aux différentes cérémonies.  En général, nous prenions en charge la liturgie ou tout simplement on nous demandait de prier pendant une procession.  Ce que
j’aimais dans ces sorties, ce n’était pas seulement le fait de sortir de l’isolement, mais aussi de connaître les gens dans leur propre milieu exprimer leur foi et leurs coutumes.  Sans trop y penser à ce moment là, il était évident que de telles activités nous préparaient déjà aux tâches de notre futur ministère.
Disons que je filais le parfait bonheur entre études et activités religieuses.  Mes parents ne me manquaient pas.  Eux, ils m’écrivaient, mais sans trop me parler de leur intégration dans leur nouveau pays; tout au moins ils me tenaient au courant de leur santé; et ils eurent
leur lot de problèmes à ce sujet.  Pour ma part,  je les informais de mes études tout en les rassurant sur mon bien–être.

Au printemps 1952, rien ne m’annonçait quoi que ce soit de surprenant en cette période de l’année, sinon la surprise du renouveau printanier sur les collines de l ’Irpinia ondulée.
Mais un matin de ce printemps, une calèche se mettait en branle en provenance de la gare de Benevento.  La ville n’était pas encore réveillée et lec harretier ne croisait que quelques vendeurs de fruits et légumes se dirigeant vers le marché local
.  L’air était sensiblement frais sur la route sinueuse qui montait vers Montefusco.  Les paysans en route vers leurs champs s’arrêtaient avec curiosité pour regarder le passager qui occupait la calèche; ils restèrent ébahis, n’en croyant pas  leurs yeux : « Une princesse en calèche? »  Au fur et mesure que la route montait, la dame était réconfortée par les tendres rayons du soleil qui
finalement avait eu raison de la brume matinale.  La calèche arriva à Montefusco au moment où les paysans entreprenaient leurs activités dans les champs. 

Au couvent, tout se passait comme d’habitude.  Les moines, depuis deux heures déjà, s’étaient acquittés de leurs prières et de la liturgie du matin pour finalement se diriger vers le réfectoire y prendre leur sobre déjeuner.  C’est à ce moment que la cloche de l’accueil résonna dans les murs du cloître.  Nous étions habitués à ce son qui retentissait plusieurs fois par jour,mais nous n’y portions pas attention, sachant que souvent les visiteurs reçus par le frère portier demandaient  en général le père Supérieur, chargé des affaires du monastère.  J ’imagine la surprise du portier de voir une demoiselle élégamment vêtue, qui lui annonça le but de sa visite.  Le frère laissa entrer la demoiselle et s’empressa d’avertir le père Supérieur.  La visite était pour moi;  je n’en croyais pas mes oreilles!  Le père Supérieur lui-même m’accompagna au parloir.  Eh bien!  C’était vrai, la visite, complètement inattendue, était pour moi : ma petite soeur, Teresa, était là devant mes yeux.  Nous nous serrâmes dans les bras l’un de l’autre heureux, en savourant toute la joie des retrouvailles.

Les supérieurs se montrèrent d’une grande largesse d’esprit pendant cette visite.  Non seulement  me fut-il possible de voir ma soeur tous les jours, mais j’obtins aussi la permission de faire un voyage avec elle.  Ensemble, nous retournâmes à Casacalenda , le village de nos origines, où  nous avons pu revivre beaucoup de souvenirs d’enfance.
Il y a des moments privilégiés  dans la vie et celui que nous venions de vivre en fut un.  Ma soeur repartit réconforter mes parents qui s’étaient certainement inquiétés à mon sujet pendant les trois dernières années et moi je retrouvai  les habitudes de ma vie monastique.

Il me restait encore un an et demi avant de terminer mes études de philosophie et avant de prononcer mes voeux solennels qui m’engageraient pour toujours à vivre la pauvreté, l’obéissance et la chasteté.
La fin de la troisième année de philosophie (1953) arriva vite.  Les supérieurs organisèrent une retraite pour nous qui devions prononcer nos voeux solennels.  Par les conférences mises en place et par le temps de réflexion mis à notre disposition, nous devions réfléchir à notre engagement.  C’était le bonheur de toute une vie qui était en jeu.  Pour la première fois depuis la vie de collège, surgirent des doutes dans mon esprit quant à ma vocation.  Pour la
première fois, (prononcer mes voeux temporaires ne m’avait nullement remis en question) je me suis demandé si je faisais bien de continuer.  Pour la première fois, je me suis demandé si la vie religieuse était vraiment ma vie et si je ne devais pas retourner dans le monde.  Mais dans cette remise en question, il me manquait un élément important : celui de la connaissance du monde extérieur.
Il me manquait des éléments de comparaison, tout simplement.  J’avais quitté la vie civile sans rien connaître, que ce soit les plaisirs de la société, ou les plaisirs individuels; que ce soit la vie de travail, ses avantages et ses désavantages; que ce soit la vie de couple –le mariage- , ses avantages et ses désavantages; et bien sûr
, je ne savais rien ou presque de la vie sentimentale et sexuelle.  J’étais dans le noir, car j’avais grandi dans l’ombre.  Et
personne chez les Capucins n’est venu m’éclairer sur la vie du monde, personne non plus, parmi eux, ne s’est soucié de me retourner, à l’occasion, dans le monde pour la période des vacances, afin que je puisse me rendre compte de la vie menée par des hommes et des femmes ordinaires.  Au contraire, ils ont tout fait pour que je ne connaisse rien du monde extérieur.

Il fut donc difficile pour moi de prendre une décision éclairée, sans compter le sentiment d’insécurité qu’une telle remise en question  suscitait chez moi : « Comment serais-je vu par  ma famille si je démissionnais en ce moment? ....et par mes supérieurs?...et par mes confrères ?  Comment me serais-je débrouillé dans le monde sur lequel j’ignorais tout? »
Ne pouvant répondre ni à toutes les questions ni à mes propres doutes, j’ai continué dans la vie religieuse.  Vers la fin de l’année scolaire de 1953, je prononçais mes voeux solennels, en espérant pour le mieux, en demeurant confiant face à l’avenir.  Une étape de cette vie future n’était pas loin, car les études de théologie, les quatre dernières années de formation, me feraient accéder à la prêtrise.  Je me suis alors mis dans l’attitude de quelqu’un qui voulait à tout prix réussir à atteindre ce dernier objectif.