UNE CARRIÈRE ÉCOURTÉE


Nous sommes en plein été 1960.  Je viens d’obtenir mes diplômes et je suis très motivé pour commencer à enseigner.   Je me fais un devoir toutefois,  avant de prendre à nouveau l’avion pour le Canada, d’aller revoir mon village, lui faire mes adieux, comme à un père et à une mère que j’ai de la peine à abandonner.  Une fois au pays, je prends le temps de revoir ma famille à Montréal.
Mes parents ont atteint la soixantaine.  Mon père est émacié à cause de son travail pénible, en plus il souffre d’angoisses continues, la dernière guerre ayant laissé dans les profondeurs de son âme une blessure inguérissable, celle de la peur.  Ma mère me semble heureuse, car on lui laisse encore beaucoup de place dans la maison pour prendre soin des autres.  Les deux vivent avec ma soeur Teresa et mon beau-frère Raymond qui leur ont donné déjà deux beaux petits garçons, Dino et Carlo.  Je me réjouis aussi  de voir le chemin qu’ils ont parcouru depuis dix ans.  En faisant des sacrifices incroyables chacun, ils ont atteint un niveau de vie respectable.

Et me voilà enfin à mon poste de professeur.  Je manifeste une ardeur sans limites :  je ne compte pas les heures pour préparer mes cours.  Pour faciliter l’apprentissage, je remets à mes élèves une copie de chacune des leçons et je me rends disponible aux étudiants en tout temps.  Mais l’objectif premier que je me suis donné est clair dans mon esprit.  Je n’enseignerai pas l’histoire en relatant seulement les faits  de la manière la plus objective, appuyé sur les plus récentes recherches, mais je ferai en sorte que les faits historiques soient éclairés par les courants de la pensée,  par les prédominances politiques et par les comportements sociaux de l’époque.  En d’autres termes, mon  souci sera de  donner des explications aux événements historiques. 

Par exemple : Comment expliquer que le christianisme ait pu remplacer l’empire romain?  Il ne suffit pas pour avoir la réponse de tenir compte des pressions exercées par les « barbares » aux frontières et de raconter comment ils ont envahi l’empire.  Mais il faut démontrer les causes de la chute au niveau de la pensée qui animait les Romains quant à la notion de pouvoir, la notion de l’homme, la notion de peuples, la notion d’éthique.  En répondant à ces questions, on trouve les failles profondes qui ont causé sa chute.

Un autre exemple :  Pourquoi l’église catholique pendant les XIIIe et XIVe siècles était-elle rendue à un point tel de faiblesse qu’elle aurait  pu  s’enliser et perdre toute influence sur le monde occidental?  La réponse n’est pas seulement dans certains faits précis rapportés par
l’histoire, comme les comportements dégradants de certains prélats de l’époque ou encore l’esprit de conquête des prince séculiers et ecclésiastiques.  Les vraies causes, il faut les chercher  dans la pensée qui divise l’Église et les chrétiens ou encore dans la notion de pouvoir que s’attribue l’autorité religieuse ou finalement dans les comportements païens tolérés encore partout.

Un dernier exemple, plus près de nous : comment expliquer que la Russie soit devenue une puissance au point de conquérir l’Europe orientale, une partie de l’Asie et menaçait d’autres pays occidentaux? Il ne suffit pas de présenter les ambitions d’un Staline et de raconter
les invasions de l’Armée Rouge les unes après les autres,mais il faut retourner à la pensée politique et sociale de Marx qui a enflammé tout l’occident avant la conquête par les armes.  En un mot, ici la philosophie devient la cause profonde de la déstabilisation.

Comme vous pouvez comprendre, mon enseignement ne pouvait que me donner de la satisfaction, soit parce qu’il répondait à mon inclination à la recherche, soit parce que le contenu permettait une bonne compréhension de l’histoire.  Et pourtant, au moment où je
commençais à y prendre goût, les supérieurs (sans que nous soyons consultés, bien sûr ! ) décidèrent de fermer la faculté pour diriger les étudiants capucins vers l’université Saint-Paul d’Ottawa.  Qui écopa dans cette décision?  Devinez!  Les jeunes professeurs comme moi,pour laisser la place aux anciens déjà en poste.

Ma déception fut grande, il va sans dire.  Pire encore, je ne pouvais pas me plaindre, car cela aurait été de la critique contre les décideurs, donc j’aurais été mal vu; en plus, cela aurait été un accroc sérieux au voeu d’obéissance.   Remarquez bien !  Dans la vie religieuse, il n’est pas facile d’avoir du plaisir, même quand vous vous consacrez au travail.
Le seul plaisir, il faut le trouver en faisant la volonté des autres, ce qu’on appelle la « Volonté de Dieu » !  Que me réservait le futur?  Je n’en savais rien.  Il ne me restait
qu’à classer mes documents et mes cours, avec l’espoir qu’un jour ils puissent servir à nouveau à quelque chose.  Dans l’incertitude du moment, il me revint encore à l’idée que peut-être mes supérieurs m’assigneraient pour de bon au monastère de Montréal pour travailler auprès de mes compatriotes italiens, mais je ne me faisais pas trop d ’illusions.  En attendant,  j’exerçais un peu plus d’apostolat, ici et là, dans l’Outaouais et quelques fois dans des paroisses italiennes de Montréal et d’Ottawa.