AUPRÈS DES PAUVRES

Cette expérience terminée, la période d’inactivité fut brève, car la Commission du Service Civil de Montréal m’annonça une bonne nouvelle : elle m’embauchait comme Officier de Bien-être pour le Ministère des Affaires Sociales du Québec.  J’étais vraiment excité en recevant cette offre d’emploi, puisque c’était le premier travail m’offrant une permanence.  Je fus assigné au bureau de la Pointe-Saint-Charles, quartier sud-ouest de la ville.  À cette époque, ce quartier était le plus défavorisé de Montréal.  Quand j’y suis arrivé, les bâtiments, les rues, les résidences respiraient la misère et le délabrement.

Les gens de Montréal ou de l’extérieur venaient se réfugier ici à partir du moment où ils n’étaient plus en mesure de faire face à une vie socio-économique normale.  Les chômeurs découragés se réfugiaient ici, ainsi que les familles monoparentales ; les hommes et les femmes en faillite étaient ici; des anarchistes, des mésadaptés sociaux, des prostituées, des adeptes de jeu et de l’alcool se retrouvaient dans ce ghetto tolérant.  La rue Saint-Charles affichait encore les façades de deux belles églises, la paroisse St-Charles et la paroisse St-Patrick, mais elles avaient perdu leur splendeur du début du siècle.  La rue Saint-Patrick comptait encore quelques industries, mais elles déclinaient de jour en jour, même si des ouvriers venant de l’extérieur du quartier y trouvaient encore leur gagne-pain.  Seul centre d’attraction de la vie quotidienne : les tavernes, où Anglais, Irlandais, Canadiens français, slaves, oubliaient leur misère, ou refaisaient la société à leur manière.  C’était l’image parfaite du déclin d’un quartier et la disparition d’une époque! 

Situé entre le fleuve St-Laurent et le canal Lachine, le quartier avait connu son heure de gloire à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.  Après la construction du chemin de fer, « Le Grand Tronc », (lien entre Montréal et les États-Unis), et en même temps du canal Lachine, un nombre considérable d’industries s’y étaient installées : industrie de fabrication et de réparation de locomotives et de wagons ferroviaires, industrie de produits électriques, industries de transformation, industries alimentaires.  La Pointe-Saint-Charles devint ainsi le quartier industriel de Montréal, donnant du travail à des milliers d’ouvriers de la ville. 
Et puis, vint la crise des années trente avec ses heures douloureuses pour les pauvres travailleurs; vint la période de la courte reprise industrielle du temps de la guerre; pour finalement en arriver à la période de l’inévitable décadence, entre 1950 et 1970.  Je me suis vite senti à l’aise dans ce milieu.  Mon ministère parmi les mineurs de Timmins et mon apostolat parmi les déshérités de l’Afrique m’avaient attaché aux milieux défavorisés. 

J’ai vite pris goût à mon travail quotidien.  À la différence des autres fonctionnaires qui recevaient les assistés sociaux au bureau  pour leur admission aux avantages sociaux, moi, je devais vérifier et enquêter sur la condition économique des personnes et des familles.  Je faisais ensuite les recommandations permettant soit leur acceptation au système social soit des changements quant aux bénéfices reçus; en d’autres termes, mon travail était indispensable à la bonne application de la loi.  Je pénétrais ainsi au coeur des familles, je côtoyais la misère au quotidien, je mesurais, dans le cadre de la loi, les besoins réels des individus et des familles. 

Bien sûr, des règles techniques guidaient mon travail, mais il était difficile de rester indifférent à la misère humaine.  J’étais incapable de m’arrêter au seul rôle de technicien; alors, je ne lésinais pas à donner de mon temps.  Combien de fois me suis-je attardé pour chercher à motiver des gens (surtout les jeunes) à se reprendre en main, à faire valoir leurs capacités, à redevenir des citoyens actifs et productifs.  Combien de fois ai-je donné des conseils précis pour diriger des personnes vers des
emplois valorisants, appropriés à leurs  expériences ou à leur formation scolaire.  Combien de fois ai-je dirigé des personnes vers des services de réhabilitation pour qu’elles retrouvent leur dignité humaine, la base de la confiance en soi, avant même qu’elles pensent à réintégrer une vie de citoyens normaux.  Combien de fois me suis-je fait psychologue pour remonter le moral
de personnes démoralisées ou tout simplement déprimées, pour les aider à passer à travers leur quotidien infernal.

 Quand j’arrivais au bureau ou à la maison, j’avais toujours la conviction d’avoir fait du bien à des gens, de leur avoir apporté un brin de réconfort.  Et à cause de ces valeurs intégrées dans mes fonctions quotidiennes, mon travail fut souvent source d’une grande satisfaction.