APRÈS L'ECOLE

Vers les années 1910, la voirie construisit un pont sur le  fleuve Biferno.  Ce fut la manne pour le village et les villages voisins.   Et ma mère fut envoyée sur le chantier, à onze ans :  elle  transportait les pierres - une à la fois- sur sa  tête pour les apporter aux maçons du
chantier.  Elle se nourrissait d’un maigre repas par jour et couchait sur  la dure.  Ce fut sa première rencontre avec le travail, sous le soleil ardent, la pluie, et la poussière d’un chantier. Pendant  les années de l’adolescence, elle apprit toutes les tâches
traditionnellement réservées aux femmes :  aller chercher de l’eau à la source tous les jours;  aller laver le linge au bord d’une vasque publique ou au bord d’un ruisseau; aller chercher des fagots au boisé  du village pour cuisiner et se chauffer.  En peu de temps, elle devint une femme accomplie.   Ma mère a aimé apprendre et accomplir les travaux féminins,  mais pendant ses années d’adolescence, elle adora  une tâche en particulier : la préparation de son trousseau de mariage.

Selon le tradition du Molise en général, les parents de la future mariée devaient non seulement donner une dot à leurs filles, mais celles-ci devaient préparer elles-mêmes leur trousseau pour leur vie de femmes mariée.  Je revois encore les scènes des jours de printemps ou d’été des années trente : des femmes sont attroupées, à l’ombre de leur maison ou d’un arbre près de la maison, et,  tout en jasant et riant, elles cousent et brodent le linge par lequel elles séduiront leur homme et épateront leur famille et ceux qui participeront à leur mariage. Souvent, la fierté d’une famille était en jeu.  Une cérémonie spéciale s’accomplissait la veille du mariage dans la maison de la fiancée  : la famille exposait le trousseau de la  future mariée.  La belle-famille était là, ainsi que les familles élargies et les amis. Alors, des commentaires de tous genres tombaient de toute part, et tout cela au milieu de mets et de gâteries aussi plaisants pour les yeux que pour l’estomac.  Comme toutes les femmes du village, ma mère prépara  son trousseau avec soin.  Toute la lingerie de maison était en lin, et chaque morceau portait son nom brodé.  Beaucoup plus tard, j’ai pu constater combien  d’attachement ma mère portait à sa lingerie de maison.  Et il y eut un moment triste dans sa vie : ce fut le jour où elle dut vendre sa lingerie en lin pour avoir l’argent  nécessaire pour émigrer au Canada.